Les Autrichiens ne font plus confiance à leur système de retraite. C'est le constat sans détour d'une enquête qualitative publiée ce 14 juillet par Valida Vorsorge Management, l'un des principaux gestionnaires de pension professionnelle en Autriche. Réalisée auprès de travailleurs, de dirigeants d'entreprise et de responsables RH de tous secteurs et de tous âges, l'étude dresse un tableau qui fera écho à plus d'un lecteur belge.
Les personnes interrogées estiment qu'elles ne percevront à la retraite qu'environ 50 % de leur salaire net actuel. Ce sentiment, n'est pas sans fondement même s’il est fort éloigné de la réalité : en Autriche, le taux de remplacement net réel, c'est-à-dire le rapport entre la pension effectivement perçue et le dernier salaire net, tourne autour de 75 à 80 % pour un travailleur à carrière complète, selon les données de l'OCDE. Mais ce chiffre masque des réalités très différentes selon les profils : les carrières incomplètes, les périodes de temps partiel et les faibles salaires produisent des pensions nettement inférieures. La perception des sondés, quoique très pessimiste, traduit donc une méfiance profonde envers un système par répartition qu'ils jugent structurellement fragile face au vieillissement démographique. "Cela montre la très faible confiance dans le système de pensions et une grande incertitude quant à son futur", note Christina Matzka, directrice de l'institut d'études Triple M qui a conduit l'enquête.
Un paradoxe se dévoile alors : la grande majorité des autrichiens appelle de ses vœux un deuxième pilier plus fort, mais presque personne ne comprend vraiment comment il fonctionne. Beaucoup de répondants associent encore la pension complémentaire professionnelle à l'ancienne indemnité de départ, un mécanisme hérité du droit du travail autrichien traditionnel. Dans ce système, un travailleur licencié ou partant à la retraite après plusieurs années de service recevait de son employeur une indemnité calculée sur la base du salaire et de l'ancienneté, versée en une seule fois. Simple dans son principe, ce mécanisme avait deux défauts majeurs : il ne bénéficiait qu'aux travailleurs licenciés ou retraités après une longue carrière chez le même employeur, excluant de fait ceux qui quittaient volontairement leur poste ou changeaient fréquemment d'employeur.
C'est pour corriger ces inégalités qu'a été introduit en 2003 le système dit "Abfertigung Neu", littéralement "nouvelle indemnité de départ". Depuis lors, chaque employeur verse mensuellement 1,53 % du salaire brut de chaque travailleur dans une caisse de prévoyance professionnelle indépendante. Ces cotisations sont acquises au travailleur dès le premier jour, quelle que soit la raison de la rupture du contrat, départ volontaire inclus. À la retraite, le travailleur peut choisir de percevoir le capital accumulé en une fois ou de le convertir en rente viagère. C'est précisément cette deuxième option qui ferait de ce mécanisme un véritable complément de pension. Mais dans les faits, et à l’image du marché belge, l'écrasante majorité des travailleurs autrichiens optent pour le versement en capital, souvent pour faire face à des besoins immédiats, ce qui explique que ce système, pourtant bien conçu, ne soit pas perçu comme une véritable pension complémentaire.
"Le problème est bien identifié, mais les connaissances sur la prévoyance professionnelle restent très insuffisantes", reconnaît Martin Sardelic, CEO de Valida. "Si nous voulons stabiliser durablement le système, nous devons renforcer sensiblement le deuxième pilier. Plus de transparence et donc plus de confiance dans le système et dans l'investissement sur les marchés de capitaux sont indispensables."
Les attentes des sondés sont claires : un deuxième pilier simple, sûr et flexible, avec des choix possibles sur les modalités de versement, les options de placement et les contributions volontaires. Les jeunes générations se montrent plus ouvertes aux marchés financiers et intègrent des réalités structurelles comme la baisse des taux de natalité ou l'entrée plus tardive sur le marché du travail. Les plus âgés, eux, privilégient la sécurité, l'équité et la prévisibilité du montant final. Les experts et responsables RH interrogés citent le Danemark comme modèle de référence, avec son système multi-piliers équilibré où la pension professionnelle joue un rôle central.
La situation autrichienne ressemble à s'y méprendre à celle que traverse la Belgique, toutes proportions gardées. Dans les deux pays, la dépendance au premier pilier est excessive, la couverture du deuxième pilier reste inégale selon les secteurs et la taille des entreprises, et le niveau de connaissance des travailleurs sur leurs droits à la pension complémentaire est faible. En Belgique, rappelons-le, la pension complémentaire médiane d'un salarié de 55 à 65 ans, convertie en rente viagère, ne dépasse pas 20 euros par mois.
La différence, c'est que l'Autriche vient de franchir un premier cap législatif, en votant une réforme structurelle de son deuxième pilier en juin dernier, accès universel, règles d'investissement assouplies, frais plafonnés. La Belgique, elle, attend encore la trajectoire que les partenaires sociaux doivent soumettre au ministre Jambon avant le 1er septembre pour atteindre l'objectif de 3 % de cotisations patronales d'ici 2035. L'étude Valida le confirme : ce n'est pas la volonté qui manque. C'est le passage à l'acte.