Le problème autrichien est connu, mais rarement a-t-il été aussi clairement énoncé. Quelque 22 milliards d'euros dorment actuellement dans les caisses de prévoyance d'entreprise, mais 75 % des travailleurs ne perçoivent leur épargne qu'en capital, sous forme de versement unique, et non comme une pension mensuelle complémentaire, rapporte le journal Meinbezirk. La raison est double : une gestion trop conservatrice des fonds, bridée par des garanties de rendement rigides, et un accès limité au système. Seuls 25 % des salariés bénéficient aujourd'hui d'une pension professionnelle, parce que leurs employeurs cotisent volontairement à des caisses de pension, rapporte le journal Salzburg24. Les autres en sont exclus par défaut.
La pièce maîtresse de la réforme est la création d'un contrat de caisse de pension universelle, le Generalpensionskassenvertrag. Ce mécanisme permettra à tous les salariés de transférer gratuitement leurs droits acquis vers une caisse de pension ou une assurance-vie, et de percevoir leur épargne sous forme de pension mensuelle. L'accès au deuxième pilier devient ainsi universel, sans que l'employeur ait à prendre l'initiative. Pour autant, les citoyennes et citoyens peuvent toujours demander de percevoir leur second pilier sous forme de capital… ce qui risque d’être l’option privilégiée, comme chez nous.
Deuxième volet : l'assouplissement des règles d'investissement. Les travailleurs pourront choisir entre des produits garantis traditionnels et des options liées aux marchés de capitaux, potentiellement plus rentables. Le choix reste strictement volontaire : personne n'est forcé d'accepter un risque supplémentaire. Enfin, les frais de gestion des caisses seront plafonnés à 0,6 % du patrimoine géré, contre 0,8 % actuellement, ce qui améliore la rentabilité nette pour les affiliés.
La consolidation automatique des comptes complète le dispositif. Un travailleur ayant changé plusieurs fois d'employeur peut se retrouver avec des droits éparpillés entre plusieurs caisses. Ce morcellement disparaîtra, pour garantir une meilleure lisibilité pour les travailleurs et les retraités.
Selon EuropeanPensions.net, la ministre des Affaires étrangères Beate Meinl-Reisinger (le parti Forum libéral de la Nouvelle Autriche, NEOS, classé centre-droit) a parlé de "véritable changement de paradigme". Elle affirme que les 22 milliards dormant dans les fonds de pension seront désormais investis sur les marchés de capitaux, de façon groupée et sans coût pour le contribuable, avec à la clé une pension nette supérieure d'environ 10 % pour ceux qui utilisent le nouveau système tout au long de leur carrière.
L'enthousiasme est tempéré par les syndicats. Si L'ÖGB, la confédération autrichienne des syndicats, reconnaît des progrès réels (plus de choix, coûts réduits, accès élargi), elle avertit que des rendements plus élevés impliquent des risques plus élevés, et que le premier pilier reste "le fondement du système", rapporte le journal Leadersnet. La FPÖ (Parti autrichien de la liberté, classé à l’extrême-droite) juge les mesures insuffisantes et réclame davantage d'incitations fiscales pour les employeurs.
Le mouvement autrichien s'inscrit dans une tendance de fond en Europe : plusieurs pays cherchent à muscler leurs deuxièmes piliers pour compenser la pression sur les régimes par répartition. La Belgique, avec ses 113 milliards d'euros de réserves de pension complémentaire mais une couverture encore inégale selon les secteurs, regarde ce laboratoire viennois avec intérêt.
La leçon autrichienne est double. L'universalité d'accès au deuxième pilier ne se décrète pas par la seule bonne volonté des employeurs : elle nécessite un mécanisme légal d'entrée, ainsi que des incitatifs puissants. Et la flexibilité d'investissement ne vaut que si elle s'accompagne d'une information transparente sur les risques. Trois conditions que la Belgique n'a pas encore pleinement remplies.