“Finance durable”. Si ces mots peuvent sembler relever d’une nébuleuse novlangue propre aux croisements de l’écologie et de l’économie, ils dépeignent pourtant une réalité concrète. Une partie croissante de nos pensions complémentaires pourrait, demain, contribuer directement à protéger nos territoires contre les chocs climatiques. S’il s’agit pour le moment d’une discrète mais stratégique évolution, la fédération néerlandaise des fonds de pension (Pensioenfederatie) entend bien la remettre au centre du débat européen.

Les fonds de pension entrent dans la bataille climatique

Le 25 février, la Fédération néerlandaise des fonds de pension a interpellé la Commission européenne dans le cadre de sa consultation sur la résilience climatique. Son message est clair : l’Europe doit mieux aligner investissements publics et capitaux privés pour financer l’adaptation au changement climatique.

Derrière ce plaidoyer se cache un acteur central du système financier européen : les fonds de pension. Avec des milliers de milliards d’euros sous gestion, ils représentent une force d’investissement colossale — mais encore largement sous-utilisée pour financer la transition climatique concrète, celle des infrastructures, des territoires et de l’adaptation.

Car si la finance verte s’est surtout concentrée jusqu’ici sur la réduction des émissions de CO₂, la question de la résilience climatique – c’est-à-dire l’adaptation aux effets déjà inévitables du changement climatique – reste largement sous-financée.

Résilience climatique : de quoi parle-t-on concrètement ?

La résilience climatique recouvre des investissements très tangibles :

  • protection contre les inondations,
  • adaptation des infrastructures de transport,
  • sécurisation des réseaux énergétiques,
  • renforcement des bâtiments et infrastructures publiques,
  • gestion de la chaleur en milieu urbain,
  • protection des ressources en eau.

Autant de projets à long terme, coûteux, complexes… mais indispensables pour limiter les dégâts économiques futurs liés aux événements climatiques extrêmes. Selon la Commission européenne, les coûts de l’inaction pourraient atteindre plusieurs centaines de milliards d’euros par an d’ici 2050. Or, les budgets publics seuls ne suffiront pas. C’est là que les investisseurs institutionnels, dont les fonds de pension, entrent en jeu.

Pourquoi les pensions complémentaires sont concernées

Les fonds de pension investissent sur des horizons très longs : 20, 30, voire 50 ans. Leur objectif est clair : générer des rendements stables pour financer les retraites futures. Un futur imprévisible leur hérisse donc en particulier le poil. Quasi-imperméable aux remous quadri- ou quinquennaux caractérisant nos systèmes politiques, leur profil correspond parfaitement aux projets de résilience climatique, qui présentent plusieurs caractéristiques clés :

  • des flux financiers prévisibles (péages, loyers, redevances, contrats publics),
  • une stabilité réglementaire,
  • un ancrage territorial durable,
  • une faible volatilité à long terme.

Autrement dit : ce sont exactement le type d’investissements que recherchent les fonds de pension.

La Pensioenfederatie le rappelle :

« Les fonds de pension ne peuvent investir que dans des projets offrant un profil rendement-risque solide, une sécurité juridique et des flux financiers prévisibles. »

À ces conditions, les pensions complémentaires peuvent devenir un levier majeur du financement climatique, tout en assurant de bons rendements aux affiliés.

Un cercle vertueux entre climat et pensions

Le lien entre pensions complémentaires et résilience climatique est donc doublement stratégique.

D’un côté, nos pensions ont besoin de stabilité économique à long terme. Or, le dérèglement climatique est devenu l’un des principaux risques systémiques pesant sur l’économie mondiale, comme l’illustre la situation en Floride, où les primes d’assurance habitation ont bondi de plus de 40 % en un an sous l’effet des ouragans et des inondations. Plusieurs assureurs s’y sont retirés, laissant certains territoires quasiment inassurables. Cette instabilité fragilise l’immobilier, le crédit et, à terme, la solidité des investissements des fonds de pension.

De l’autre côté, la transition climatique a besoin de capitaux massifs, patients et stables, exactement ce que représentent les régimes de pension complémentaires. Résultat : un alignement d’intérêts inédit entre sécurité des retraites et protection climatique.

Pourquoi l’investissement ne décolle pas encore

Si la logique économique est évidente, les freins restent nombreux :

  • complexité juridique des partenariats public-privé,
  • incertitudes réglementaires,
  • risques politiques,
  • rentabilité parfois insuffisante,
  • projets mal calibrés pour les investisseurs institutionnels.

Pour y remédier, la fédération néerlandaise formule trois recommandations concrètes :

  1. Clarifier le rôle du capital privé dans les projets publics de résilience climatique.

  2. Renforcer les outils de réduction du risque, comme les garanties publiques et la finance mixte (blended finance), qui vise à encourager l’investissement privé dans les pays à revenu faible et intermédiaire en utilisant les fonds pour le développement pour obtenir un effet de levier.

  3. Associer très tôt les investisseurs institutionnels que sont les fonds de pension à la conception des projets pour les rendre réellement finançables.

Objectif : transformer les ambitions climatiques en projets bancables.

Un enjeu direct pour l’avenir des pensions en Belgique

Pour les affiliés belges aux pensions complémentaires, l’enjeu est loin d’être abstrait. De plus en plus de fonds de pension et d’assurances-groupe intègrent désormais des critères ESG (environnement, social, gouvernance) dans leur politique d’investissement. Demain, la résilience climatique pourrait devenir un pilier central de la stratégie financière des régimes complémentaires.

À la clé :

  • des portefeuilles plus robustes face aux chocs climatiques,
  • des rendements plus stables à long terme,
  • et une contribution directe à la protection des territoires et des générations futures.

Autrement dit, nos pensions complémentaires ne servent plus seulement à financer notre retraite, mais aussi la solidité du monde dans lequel nous vieillirons.

2026 : un tournant européen

La Commission européenne présentera son cadre stratégique sur la résilience climatique au second semestre de 2026. D’ici là, le lobbying des grands acteurs de la pension, comme la Pensioenfederatie, vise à inscrire durablement les capitaux de long terme au cœur de la transition climatique. Les pensions complémentaires vont-elles passer d’outil d’épargne individuelle à moteur collectif de protection climatique ?